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Tenter le blog historique

au gré de nos rencontres

au fil de la découverte des archives

à la mesure de notre ignorance

Tout commence par une rencontre…

Le jour où nous avons accepté de réfléchir à un projet culturel avec la Communauté de Communes des hautes Terres de l’Aubrac, nous ne pensions pas que la route serait si longue, si passionnante, si excitante! Le château s’inscrit dans presque 5 siècles d’histoires. Alors nous avons commencé par la plus fragile. L’histoire des habitants du village et leurs souvenirs… Un appel à la mémoire, comme un cri désespéré dans la nuit. Ô la meute! Un appel à réveiller les souvenirs, les joyeux et les terribles… Mais la joie domine, rassurez-vous! Les portes se sont à peine entr’ouvertes… On a glissé un œil… On a écouté… On a vibré… On a pleuré aussi.

Nous sommes étrangers au territoire. Pas d’ici, pas le même accent. On dit : Que vont-ils faire de plus? Qui est derrière ? Quelles sont leurs motivations? Combien ça va coûter? Et nous, nous cherchons, tout feu-tout flamme, des indices, des bribes de souvenirs, des on-dit, des il-parait, des je-crois-bien-que. Nous oscillons entre légendes et réalités. Funambule des archives, des signes, des manuscrits… nous remplissons notre sac de nuages de questions. Les pistes que l’on croyaient bonnes ne tiennent pas toujours la vérification par l’Histoire. Celles que l’on croyaient fermées définitivement, un jour, s’ouvrent par une rencontre, un article, un échange. C’est… comme le fil qu’un pécheur aurait, un jour, cassé dans les branchages et que l’on retrouverait des années après en se disant: je vais le dénouer! Il faut de la patience, certes mais très vite l’on s’aperçoit que ce n’est pas un fil mais 2, 10, 100 qui tissent la toile de l’histoire… Alors nous y allons patiemment mais sûrement et les belles rencontres, sensibles, amoureuses, surprenantes nous tiennent en haleine…

Puissiez vous l’être tenus également au fur et à mesure…

Entrer au château de Brion…

Avant d’entrer dans l’histoire, avant d’entrer en histoire, quelque chose m’incite à vous parler du château…Ses espaces… Ses volumes… Ses boiseries anciennes… Ses peintures craquelées… Ses silences et ses bruits… Ses stigmates, empreintes des passages au fil du temps, ses blasons… sa salle de bain rétro-kitch… Son cantou à l’immense cheminée de granite… Sa plaque de cuisson vitrocéramique… Ma curiosité, mon respect, mes peurs d’enfants.

L’été, franchir cette porte surmontée de cette date « 1573 » et entrer dans la fraicheur humide du château est un plaisir. Ecarquiller les yeux pour repousser l’obscurité, ouvrir ses narines pour humer les notes calcinées des cheminées et le bois au repos, odeur de vieux papiers, de plâtres poreux, de poussières sèches, de déjections de rongeurs… Franchir la porte de la tour escalier et tomber nez à nez avec un visage, verdâtre, figé dans le granite de l’encadrement… Un « gens d’arme » peut-être… Au casque comme un arquebusier… A la moustache épaisse… L’enquête commence déjà.

Entrer au château de Brion, c’est sentir, écouter, toucher et regarder… Mais c’est un autre sens encore… Incertain… Marqué par un ressenti… Quelque chose qui fait que cet endroit me parait joyeux… Malgré son aspect actuel, malgré sa rudesse, il y règne une atmosphère agréable. Certaines pièces semblent pourtant chargées d’une énergie différente… J’hésite alors à y entrer. Je me manifeste, je parle comme un enfant apeuré pour se donner du courage, je me présente et dis ce que je ressens… Je parle à quelqu’un? A quelque chose? A moi-même? Je parle et j’écoute le silence en réponse. Apparent.

Plus tard, je reviens, sur les conseils d’une amie, avec une personne qui ressent les énergies particulières des lieux, entre autres choses. Une expérience peut en cacher une autre!

Nous voilà partis. Avant d’entrer, elle me propose de participer à un rituel. Elle le pratique régulièrement avant les visites. C’est un rituel de protection… J’entre un peu plus loin dans l’irrationnel, dans l’ailleurs… dans la sorcellerie, j’en suis certain.

Me voilà protégé. Entré dans un cercle préalablement dessiné au sol, tout s’est passé dans mon dos. Je n’ai rien vu. Nous respirons puis nous y allons. Le salon, la cuisine, la salle à manger…Tout va bien, nous plaisantons, détaillons les peintures fleurdelysées, les taques de cheminée aux blasons familiaux, les cheminées puis nous arrivons à l’escalier d’honneur pour grimper à l’étage où se trouve le grand salon. Léger, j’emprunte l’escalier de pierre et :

« Je ne monte pas! » Je me retourne et interroge du regard. « Je ne monte pas… je ne me sens pas autorisée à le faire ». Je redescends, convaincu que tout commence.

Nous sortons profiter du chaud soleil d’été. Avant de fermer, j’ai pris coutume de m’annoncer lorsque j’entre, je lance plus fort que d’habitude: « A bientôt ?». La vieille serrure gratte ses gorges.

– J’ai vu une femme en haut de l’escalier… D’une profonde tristesse… Qui cherchait son enfant… Il est malade… Il est perdu…Elle est désemparée.

-A quoi ressemble-t-elle? 

– Une belle jeune femme, avec une robe claire, un beau tissu… bleu clair je crois… Sa tristesse m’a envahit…

Nous retournons à l’auto en échangeant sur cette expérience. « Son prénom commence par un A. « 

Le temps passe… J’y retourne plusieurs fois seul puis nouvelles rencontres, nouvelles visites jusqu’au jour où j’apprends qu’au sommet de l’escalier, dans l’angle du mur, était une statue. Une statue de femme… La mère de la dernière marquise… Alice. Quelque chose commence vraiment. Il va me falloir entrer dans le concret!!!

Escalier d’honneur du château de Brion.

« Un château disparu dont ce serait perdu jusqu’au souvenir »

Cette phrase de julien Gracq devient un étendard. Celui de la révolte contre l’oubli. Celui de la bataille pour la transmission. Si l’histoire est un fleuve, ses rives sont fleuries d’amnésie. Il y a tant de choses à oublier, à éviter, à ne pas connaître… par la force du temps ou des écrans qui peuvent nous détourner de nos possibles passions… ou simplement de ce que nous avons à notre horizon.

Le château de Brion à Fournels n’a pas disparu. Il est bel et bien là. Fièrement implanté dans le calme lozérien, il domine le village. Il s’offre à la lumière occitane et devient un présent pour le promeneur qui le surprend à l’aube. Du côté des chambres, dans la partie domestique des blanchisseuses, le soleil révèle une pièce au plancher brut et patiné qui s’agitait dès potron minet. La vieille armoire peinte semble se fondre dans le badigeon des murs que seuls l’inclinaison des rayons solaires font apparaître à la manière des bas-reliefs. Ses gonds rouillés grincent et couinent… plus d’éther de fleurs ou de lavande… mais encore une odeur très légère et très douce.

Le château de Brion est solidement implanté sur ses fondations de granit. Nul doute qu’il sera là dans quelques siècles. Mais de la mémoire de ce château, qu’en sera-t-il?

Nous continuons notre travail d’enquêteur. Nous recherchons cette trace encore présente dans la mémoire des habitants… Elle est informelle et vague souvent, ou plus clair souvenir d’enfant, teintée de on-dit ou d’ « il parait que »… Cela ne fait pas le beurre d’un historien [que je ne suis pas], mais cela alimente une petite cartographie de la mémoire.

A partir d’une phrase : » il parait que le marquis écrivait » [quoi, quand, pourquoi? impossible de le savoir car mon travail dans le tunnel d’archives non classées ne m’a pas encore amené à ce XXe siècle sous scellé], une piste peut-elle s’ouvrir? Etaient-ce ces fragments de pièce de théâtre, tapés à la machine dont il ne reste que des doubles carbonés? Entretenait-il une correspondance? avec qui?

« Il parait que le marquis écrivait » alors j’ai cherché l’aiguille dans la meule de foin. Avec la chance du débutant, en croisant les informations, j’ai trouvé quelque chose, un rapport avec l’écriture, un rapport avec l’art, un rapport avec la vie… et ce que je découvre petit à petit esquisse le portrait d’un homme passionné et de plus en plus passionnant sur les pas de son oncle « Le comte rouge » (« Die Rote Graff » ainsi nommé par les groupuscules fascistes naissant de l’entre deux guerre) Harry Graff Kessler.

Le problème majeur avec ce travail (qui n’en est pas un) sur l’objet historique et le sensible est que l’on en arrive à regretter de n’avoir pu sauvegarder les éléments disparus lors de la « débâcle » finale, après le décès du Marquis, tant les signes que nous découvrons lèvent de questions passionnantes. C’est un puzzle sans modèle! Il nous faudra mille vies! ou des curieux qui nous rejoindraient?


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